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Le rite du
«mots croisés»
Sans en être un adepte fervent, je sacrifie quelquefois au
rite du mots croisés.
Cette religion compte quelques millions de fidèles qui pour
rien au monde ne manqueraient leur grille quotidienne.
Rien de tel, je crois, pour meubler quelques heures de
train ou d’avion, que de tenter de déjouer les pièges linguistiques que vous
tendent des experts qui savent jouer avec virtuosité de toutes les
subtilités de la langue française.
Né en Angleterre, adopté par les américains, le jeu de mots
croisés est arrivé en France dans les années 20 du siècle dernier et
d’emblée il a séduit quelques esprits affûtés qui ont trouvé dans l’art de
la définition un moyen de faire briller les facettes de leur talent.
Quelques-uns sont restés célèbres. Alors, comme on ne prête
qu’aux riches, c’est à Tristan Bernard qu’on a attribué le célèbre : « Vide
les baignoires et remplit les lavabos. » … ENTRACTE alors que la
définition est d’une femme : Renée David.
Mais Tristan en a épinglées quelques-unes à son palmarès :
« Femme de feu » … VEUVE
« Suit le cours des rivières » … DIAMANTAIRE
« Lève son drapeau en signe de liberté » … TAXI. C’était
l’époque où les compteurs de taxi étaient à l’extérieur du véhicule et où le
conducteur rabaissait quand il était en course une petite plaque métallique
qu’il redressait quand il déposait son client.
« Unit les idées et les localités » … CAR
« Moins cher quand il est droit » … PIANO
« Il ne reste pas longtemps ingrat » … AGE
Les mots croisés mirent même les services secrets en
alerte. Quelques semaines avant le Débarquement en Normandie, un journal
britannique publia des grilles où l’on trouvait UTAH, OMAHA et OVERLORD ;
trois noms de code ultra-secrets de l’opération. On interpella l’auteur
qu’on interrogea longuement avant de le libérer. Il ne s’agissait que d’une
surprenante coïncidence.
Il y a peu de femmes ou d’hommes d’esprit qui ne se soient
un jour laissé tenter par cet exercice.
Antoine Blondin lui-même s’y laissa prendre avec le
délicieux : « Engendre des pompiers sur une grande échelle » …
ACADEMISME.
Au dessinateur Chaval on doit : « Le soleil peut lui
être fatal » … ACROBATE.
Entre les auteurs de définitions et ceux qui tentent de les
déchiffrer s’établit d’ailleurs une complicité. Scipion, qui nous a quitté
l’année dernière, avait une tournure d’esprit très particulière et quand on
était entré dans son univers, c’est-à-dire quand on l’avait décodé, on
résolvait beaucoup plus facilement ses énigmes :
« Du vieux avec du neuf » … NONAGENAIRE
« Crevasse » … MOURUSSE
« Feu rouge » … STALINE
« Héroïne pure » … BLANCHENEIGE
« Un examen où l’on est sûr de se faire étendre » …
PSYCHANALYSE.
Alors, bien sûr, il fallait un brin de culture pour se
lancer dans les grilles de Scipion. Ceux qui ignoraient tout de La
Chartreuse de Parme ne pouvaient pas trouver :
« Aimait trop le parmesan » … SANSEVERINA
et les technocrates qui encombrent les cabinets
ministériels ne lui ont jamais pardonné cette définition de l’ENA : « Fait
aller aux cabinets ».
Michel Laclos a laissé quelques formules somptueuses :
« Inquiétante à partir de 39-40 » … FIEVRE
« Une bonne partie du Finistère » … BECASSINE
« État de Caroline du Sud » … MONACO
« Petite pièce qui prolonge la chambre » … RUSTINE
et ce petit bijou : « Quarante à l’heure » …
MOINSVINGT
Nous sommes là dans la fine fleur de ce que peut offrir une
langue aussi riche que la nôtre où les jeux de mots s’offrent des feux
d’artifice.
Et puis il y a, bien sûr, pour tous les adeptes
l’irremplaçable oncle Max, le censeur des chiffres et des lettres à la
télévision : Max Favalelli dont on se remémore avec délice les classiques :
« À sa réception il y a souvent un chef » … MATRAQUE
« Ne s ‘abaisse jamais devant quelqu’un d’important » …
STRAPONTIN
« Avec lui la lune est dans l’eau » … BAINDESIEGE
« A les défauts de l’enfance sans en avoir les agréments »
… GATEUX.
Max s’était même offert le luxe d’un petit clin d’œil qui
aurait pu lui coûter cher pendant l’occupation. Il donna dans un mots
croisés la définition suivante : « A bien mérité le bâton » …
MARECHAL.
C’était en apparence anodin, mais au deuxième degré, quand
on pensait à Pétain, c’était un tantinet subversif et les vigilants censeurs
qui surveillaient la presse s’y laissèrent prendre, mais certains
cruciverbistes quand même savourèrent.
Pour en savoir davantage sur les mots croisés, sur ces
exercices de style qui sont les fontaines lumineuses de la langue, je vous
renvoie, comme je l’ai déjà fait d’ailleurs, au merveilleux livre de Claude
Gagnière « Pour tout l’or des mots » dont
chaque page est à savourer.
Au fait, savez-vous à quoi on reconnaît un optimiste à tout
crin, celui qui est sûr de lui, qui ne doute de rien ?
… au fait qu’il fait des mots croisés avec un stylo à
encre !
Jean Amadou (Europe 1 – 25 janvier 2003)
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